Entre la “fin de l’histoire” et le “choc des civilisations”: Quelle trajectoire pour le monde moderne ?

(Direction du monde)- Quelle direction prend le monde ? Grande et difficile question. Si l’on examine la question sous le rapport de la combinaison géoéconomie + relations internationales, nous avons, à la fin du siècle dernier, deux narratifs sur le futur possible du monde qui nous sont parvenus : “La fin de l’histoire” de Francis Fukuyama et “le choc des civilisations” de Samuel Huntington. 

Dans son livre “La fin de l’histoire et le dernier homme” (1992), Fukuyama avance l’idée que la chute du communisme et la fin de la Guerre froide marquent la fin de l’évolution idéologique de l’humanité. Selon lui, la démocratie libérale occidentale serait le point culminant de cette évolution et deviendrait le modèle politique universel. Il prétend que les nations convergeront vers un système politique et économique homogène, caractérisé par la liberté individuelle, le marché libre et l’Etat de droit. 

En revanche, Huntington, dans son essai “Le choc des civilisations” (1993), conteste la thèse de Fukuyama. Pour lui, les clivages culturels, et non les idéologies, constitueront les principales sources de conflits dans le futur. Neuf “civilisations” majeures – occidentale, confucéenne, japonaise, islamique, hindoue, slave orthodoxe, latino-américaine, africaine et possiblement bouddhiste – s’affronteront pour défendre leurs valeurs et intérêts. 

Trente ans après, il semble que nous sommes, en première approximation, dans un monde huntingtonien. Les faits qui corroborent cette idée sont évidents. Les statistiques montrent une stagnation, voire un recul de la démocratie dans plusieurs régions depuis le début des années 2000. La base de données Global Terrorism Database (GTD) montre une augmentation des conflits intra- étatiques et des actes de terrorisme motivés par des différences religieuses et culturelles. Par exemple, le nombre de conflits impliquant des groupes jihadistes a augmenté de façon significative depuis 2001. Entre 1990 et 2020, 70 % des guerres civiles et des guerres interétatiques ont eu lieu entre des pays appartenant à des civilisations différentes. Les dépenses militaires ont augmenté ces dernières années, en particulier dans les régions où les tensions entre les civilisations sont les plus fortes. Les tensions entre les pays occidentaux et les pays de civilisations différentes (comme la Chine, la Russie et les nations islamiques) semblent s’intensifier. Les sanctions économiques, les tensions militaires en mer de Chine méridionale, et les conflits en Syrie, en Ukraine, etc. illustrent ces tensions.

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Les données tendent à confirmer davantage le narratif de Huntington sur le “choc des civilisations” comme étant une représentation plus précise des dynamiques mondiales actuelles. Néanmoins, la fragilité du concept de “civilisation” m’amène à préférer une autre intuition sur le monde en cours et à venir ; celle de Pierre Hassner. 

Pierre Hassner, philosophe et géopolitologue, a formulé une analyse très fertile de l’évolution des relations internationales et des dynamiques politiques contemporaines. Selon lui, nous passons d’un monde modelé selon les principes de Locke, avec des ouvertures sur Kant, à un monde répondant aux critères de Hobbes avec des ouvertures sur Nietzsche et sur Hegel. Dans le monde de Locke et Kant, l’accent est mis sur les droits individuels, la liberté, et les valeurs morales universelles. En revanche, le monde de Hobbes, Nietzsche et Marx décrit par Hassner est caractérisé par une vision plus réaliste. Hobbes, avec son concept d’état de nature belliqueux, justifie un pouvoir souverain fort pour éviter le chaos. Nietzsche, critique de la morale traditionnelle, célèbre la volonté de puissance et la création de nouvelles valeurs par les individus forts. Marx, quant à lui, analyse les conflits sociaux comme produits de la lutte des classes dans un contexte capitaliste, prévoyant une transformation révolutionnaire vers une société sans classes. L’intuition de Hassner indique un déplacement des aspirations idéalistes des Lumières vers une réalité où les tensions, les conflits de pouvoir et les luttes économiques et sociales sont plus dominants.

La traduction géoéconomique de l’intuition de Hassner aboutit à l’idée qu’on passe de la mondialisation à la “régionalisation de la mondialisation”. Régionalisation à double sens. Géographique et idéologique. Régionalisation, au premier sens du terme soit géographique, pour indiquer que les échanges économiques s’intensifieront entre voisins géographiques avec un pays leader. Régionalisation, au second sens du terme soit idéologique, pour indiquer que les échanges économiques s’intensifieront entre voisins idéologiques avec une logique de bloc (BRICS par exemple). 

Cette transition géoéconomique est bien en cours. Que le lecteur veuille considérer les graphiques suivants pour s’en convaincre.

La fragmentation actuelle n’est pas très différente de celle des premières années de la guerre froide.

Les pays émergents commercent beaucoup plus en eux. Il y a eu une accélération soudaine des échanges commerciaux entre les marchés émergents ces dernières années. 

Le commerce entre la Russie et la Chine ou l’Inde se porte à merveille. Il a connu une augmentation spectaculaire depuis que les pays occidentaux ont adopté des sanctions économiques pour faire effondrer l’économie russe. 

“Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres.” Antonio Gramsci.

Par Sophonie Jed KOBOUDE

Ingénieur diplômé de l’école CentraleSupélec à Paris et économiste diplômé du Conservatoire National des Arts et Métiers de Paris. Il a accompagné plusieurs startups dans la structuration de leur business en Afrique.  Business Analyst chez un leader mondial de l’énergie, il est passionné par les nouvelles technologies de l’information, l’économie, l’énergie, et l’Afrique.

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