Survivance de la manivelle de Sismondi

(Intelligence artificielle)- Face à l’accélération technologique des dernières décennies, des angoisses émergent à propos du sort de la “valeur travail”. On parle de la “fin du travail”, d’un “futur sans travail”. En 1995, le futurologue américain Jeremy Rifkin a publié un livre intitulé La fin du travail. Il prédisait que la révolution technologique actuelle (automatisation, robotisation, numérisation, intelligence artificielle) conduirait à la domination de l’économie par les machines. L’intelligence artificielle (IA) frappe le marché du travail mondial « comme un tsunami », s’inquiète Kristalina Georgieva, directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), lors d’une conférence à Zurich, lundi 13 mai 2024. Elle a ajouté que l’intelligence artificielle affecterait probablement 60 % des emplois dans les économies avancées et 40 % des opportunités d’emploi dans le monde au cours des deux prochaines années. L’essor rapide de l’intelligence artificielle suscite des inquiétudes par rapport à l’avenir du travail. Mais, rien de nouveau sous le soleil ! Ces inquiétudes ne sont point nouvelles.

Prenons l’exemple de la Vie des douze Césars (De Vita Caesarum), du célèbre historien romain Suétone (70-130). Cet ouvrage, l’un des plus lus de la littérature antique, brosse le portrait des douze premiers empereurs romains. Parmi eux, Vespasien, qui régna à la fin du Ier siècle de notre ère. D’après Suétone, Vespasien aurait pris la décision radicale d’interdire le progrès technique, par crainte des répercussions sur l’emploi. On peut lire dans l’ouvrage de Suétone : Un mécanicien promettait de transporter à peu de frais au Capitole des colonnes immenses. Il [Vespasien] lui offrit une forte somme pour son devis ; mais il ne le mit pas à exécution : « Permets- moi, lui dit-il, de nourrir le pauvre peuple. »

Qu’on se souvienne de la révolte des Luddites ! La révolution industrielle en Angleterre a entraîné une mécanisation rapide de l’industrie textile. Menée par des artisans du textile, la révolte des Luddites s’opposait à l’introduction de machines dans les usines, qui, selon eux, menaçaient leurs moyens de subsistance et leur mode de vie traditionnel. Les Luddites ont réagi en s’attaquant aux machines, les détruisant ou les sabotant. Ils ont également organisé des grèves, des émeutes et des manifestations violentes. Ils vont trouver du soutien en la personne de Jean Charles Léonard Simonde de Sismondi, un économiste genevois. Celui-ci publie le traité d’économie Nouveaux principes d’économie politique pour s’écarter des thèses de Ricardo et d’Adam Smith. Il écrit ceci : “ Si le machinisme arrivait à un tel degré de perfection que le roi d’Angleterre pût en tournant une manivelle produire tout ce qui serait nécessaire aux besoins de la population, qu’adviendrait- il de la nation anglaise ? ” D’où l’expression métaphorique : la “manivelle de Sismondi”. Selon Sismondi, l’introduction de machines dans les industries manufacturières, bien qu’augmentant la productivité, entraîne une baisse de la demande de main-d’œuvre et une aggravation du chômage et de la pauvreté. Bien sûr, l’histoire a invalidé son raisonnement.

Qu’on se souvienne également que l’utilisation de machines élévatrices sur les docks dans les ports d’Anvers et de Rotterdam, en 1907, a provoqué des grèves sanglantes pendant plusieurs mois ; les ouvriers estimant que les machines les concurrencent et, par suite, réduisent leur gagne-pain. 

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Alfred Sauvy, économiste français du 20e siècle, a raconté une belle anecdote à propos d’un ministre français lors d’une visite de chantier. Le ministre, émerveillé par le travail des bulldozers, s’écrit : « Impressionnant, mais imaginez combien d’hommes on pourrait utiliser si à la place de ces machines, les travailleurs avaient des pelles ». Alfred Sauvy lui avait répondu malicieusement : « Monsieur le Ministre, imaginez s’ils avaient des petites cuillères ». Ce ministre ne comprenait probablement rien à propos de la productivité qu’engendrent les améliorations techniques.

La digitalisation des services prive des milliers de personnes de travail. La robotisation des lignes de production dans les usines laisse plusieurs ouvriers sur le carreau. Tout cela est vrai. Mais, il y a ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, pour reprendre le titre du traité d’économie politique de Frédéric Bastiat. 

Supposons un entrepreneur possédant un atelier de fabrication de savons (je ne prends pas cet exemple totalement au hasard ; mon père possédait une fabrique de savons). Imaginons que cet atelier adopte un robot permettant de fabriquer des savons avec deux fois moins d’œuvre qu’auparavant. Ce qu’on voit, c’est la moitié du personnel qui sera viré : c’est la conséquence immédiate. Ce qu’on ne voit pas, c’est une série d’autres conséquences. D’abord, on peut imaginer que l’entrepreneur va produire des savons mieux fabriqués ou les mêmes savons qu’avant mais à un coût réduit. Dans les deux cas, la communauté gagne soit en pouvoir d’achat, soit en produit de meilleure qualité. En cas de gain de pouvoir d’achat, le consommateur dispose désormais davantage de moyens à consacrer à d’autres biens et services, et ce faisant, crée des emplois dans d’autres secteurs de l’économie : c’est une première compensation sous forme d’emplois. Ensuite, on peut raisonnablement imaginer que le robot introduit dans le processus de fabrication de savons a été, lui aussi, fabriqué et, pour cela, il a fallu trouver de la main d’œuvre disponible : c’est une seconde compensation sous forme d’emplois. Enfin, l’entrepreneur a très probablement augmenté sa marge de bénéfices (les salaires de la moitié du personnel sont économisés) ; ce qui est une bonne chose pour l’économie dans son ensemble, car cet entrepreneur dépensera désormais plus d’argent dans les loisirs ou les voyages ou épargnera plus d’argent. Rappelons le fameux « théorème » de Schmidt (du nom de l’ancien chancelier ouest-allemand Helmut Schmidt) : « Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain ».

Les prévisions alarmistes en matière d’impact de la digitalisation ou de l’intelligence artificielle sur l’emploi sont souvent excessives. En 2013, un rapport de C. Frey et M. Osborne, chercheurs à l’université d’Oxford, avancent que, d’ici à une vingtaine d’années, environ la moitié des emplois américains seront remplaçables par des robots intelligents. L’OCDE affirmait, dans un de ses rapports en 2016, que « 14% des travailleurs de l’OCDE courent un risque élevé que leurs tâches actuelles soient automatisables au cours des 15 prochaines années ». Ce sont des inquiétudes vaines, car ce qui est important, c’est la hausse de la productivité de l’économie dans son ensemble. Contre intuitivement, les pays ayant les plus faibles taux de chômage sont ceux qui ont le plus de robots par tête de travailleurs. Donc, plus de robots, c’est plus d’emplois et moins de chômage !

Par Sophonie Jed KOBOUDE

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