Pourquoi l’Afrique et l’Europe doivent travailler main dans la main sur la question migratoire

(Immigration) – Alors que le Parlement s’apprête à voter une nouvelle loi immigration, aucun débat de fond n’a eu lieu sur la collaboration Afrique- France. Un dialogue pourtant plus que jamais essentiel pour la maîtrise durable des flux migratoires, qui ne cessent de s’amplifier, explique Pierre d’Herbès, consultant en intelligence économique.

Quelques semaines après une nouvelle poussée migratoire de 8000 individus à Lampedusa, difficile de ne pas y voir une des répliques du chaos sécuritaire qui déchire le Sahel à mesure que l’armée française l’évacue. Au même moment, le débat français sur l’immigration se résume à la seule gestion des frontières et à l’intégration des migrants. Comme si l’immigration était un phénomène qui n’entraînait des répercussions que sur l’Europe et non pas sur l’Afrique. Cette dernière en subit pourtant aussi les effets délétères. In fine, les deux continents sont liés par cette problématique qu’ils ne pourront régler qu’ensemble.

La démographie, c’est de la politique

Une frontière doit être défendue in situ, mais aussi dans la profondeur. Compte tenu de la nature des flux de migrants, une politique migratoire ne peut être pensée en dehors d’une politique africaine. L’Europe n’est pas une île et la bande sahélo-saharienne ne se trouve qu’à 3 000 kilomètres des frontières méridionales de la France.

En 2020, la Turquie est parvenue à faire plier l’Europe en Méditerranée en menaçant d’ouvrir les vannes de l’immigration. Ce scénario peut se répéter, avec Ankara ou Moscou, depuis le Sahel ou l’Afrique du Nord. De facto, quitter cette région en proie au chaos sécuritaire — zone à la fois de transit et de départ migratoire — revient à déléguer à d’autres la protection du saillant sud de l’Europe.

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Or, l’armée française constituait une des dernières digues régionales avant l’implosion. Son départ du Niger, après le coup d’État de la junte militaire, en juillet, était le plus gros revers pour Paris depuis la déconvenue malienne et dans une moindre mesure burkinabée. Malgré les réussites militaires indéniables, il s’agit bien là d’un échec politique dont les conséquences pourraient être graves d’un point de vue sécuritaire et migratoire. Comme le souligne Hugues Edik, doctorant camerounais en Staps à l’université d’Artois et en histoire politique et des relations internationales à l’université de Yaoundé 1 : « Les principaux bastions de départ sont de plus en plus les pays en guerre, notamment ceux du Sahel. La dégradation des conditions sécuritaires va probablement appuyer le phénomène. »

L’immigration africaine, cette inconnue

Comment caractériser l’immigration africaine ? Celle-ci résulte principalement de facteurs sécuritaires, économiques ou climatiques. Mais en tête, c’est la recherche d’opportunités et de meilleures conditions de vie qui motive les candidats à l’immigration. Depuis vingt ans, la pénétration rapide des réseaux sociaux a largement diffusé l’image d’une Europe opulente. Si bien que le vieux continent s’est inscrit dans les représentations collectives comme une échappatoire à des horizons locaux bouchés.

C’est la raison pour laquelle de nombreux migrants africains sont souvent des profils qualifiés (médecins, ingénieurs, sportifs, étudiants, etc.) : « Les populations à revenus intermédiaires, diplômées la plupart du temps, sont ainsi celles promptes à émigrer par voie légale ou clandestine », confirme Hugues Edik. L’Europe dope ce phénomène en attirant volontairement les meilleurs profils. Le projet de loi immigration actuellement débattu est à ce titre explicite en proposant de créer une carte de séjour pluriannuelle “talent – professions médicales et de la pharmacie”.

La fuite de ces talents est une perte sèche pour les États africains tiraillés entre leurs besoins de profils qualifiés et la difficulté d’insérer les jeunes sur leurs marchés de l’emploi encore trop restreints. Plus complexe encore, l’amélioration des conditions économiques est souvent le point de départ d’un projet d’émigration : « Pour un médecin nigérien ou camerounais […] dès que l’occasion d’aller au Canada, en Allemagne ou aux États-Unis se présente, le rapport coût – bénéfice est rapidement fait et la décision est prise », confirme Hugues Edik.

En parallèle, les populations plus pauvres sont aspirées par l’appel d’air. Il s’est ainsi constitué une véritable culture de la migration, avec ses rituels, ses coutumes et son économie propre. Un groupe de familles ou un village entier va se cotiser pour faciliter le départ d’un candidat à la migration. Vulnérables, ces migrants sont des cibles de choix pour les passeurs et autres trafiquants dans les pays de transit. Comme le rappelle le doctorant en histoire des relations internationales : « Quand ils sont en clandestinité, ils [les migrants pauvres, NDLR] sont obligés de payer leur voyage progressivement, en fonction des différentes étapes de leur périple, moyennant des conditions de travail quasi esclavagistes. »

Leur parcours est complexe. Beaucoup passent par les voies ancestrales du commerce transsaharien et transsahélien — via le Niger, par exemple — mais il ne s’agit pas nécessairement d’un trajet linéaire. Beaucoup vont ainsi d’abord travailler dans les pays de la sous-région offrant des emplois, comme la Côte d’Ivoire, puis voyagent directement par avion sans visa jusqu’en Tunisie : d’où le nombre important d’“Ivoiriens” ou de “Sénégalais” autodéclarés fallacieusement à leur arrivée à Lampedusa.

Une seule solution, la coopération

Européens et Africains doivent prendre conscience de leurs interdépendances. Voisins, ce qui se passe chez l’un à des répercussions sur l’autre. La coopération avec les pays africains est donc inévitable. Elle est même demandée par les États africains.

Dans un entretien au Figaro, en août 2022, le président du Bénin, Patrice Talon, demandait également une collaboration plus étroite avec l’Europe tout en critiquant son « laxisme dans le contrôle des flux clandestins ». Non sans rappeler les enjeux démographiques auxquels sont confrontés son pays et l’Afrique en général : « C’est un facteur pénalisant pour notre développement. Autant la taille d’une population et sa jeunesse peuvent être un atout, autant son augmentation trop rapide est un frein à son développement. » Des propos proches des enjeux et propositions formulées dans le débat français.

Même constat du côté ivoirien où l’émigration est aussi un enjeu politique. Dans cette optique, Yamoussoukro travaille à lutter contre les réseaux d’émigration clandestine, à fixer ses populations sur son territoire et à encourager le retour de ses expatriés. Une politique qui a permis à des milliers d’Ivoiriens de revenir au pays. Par ailleurs, le gouvernement travaille au changement de perception des populations sur l’émigration. L’accent est mis sur la sensibilisation aux risques (esclavage, noyade, misère en Europe, etc.) et les opportunités de réussite au pays.

Locomotive économique de l’Afrique de l’Ouest, la Côte d’Ivoire entend, à l’instar du Bénin, faire de l’industrialisation le catalyseur pour stimuler l’attractivité de son marché du travail. Ces deux pays s’appuient pour cela sur la mise en valeur de leurs ressources agricoles notamment. Des objectifs qui passent par la valorisation de leurs potentiels humains respectifs.
Ainsi, en Afrique, dynamisme économique et stabilité politique sont inversement proportionnels au laisser-aller migratoire. Ce qui plaide pour un renforcement de la collaboration Afrique-France destinée à accompagner la consolidation économique et politique de l’Afrique, particulièrement via l’investissement privé et les partenariats stratégiques.

Soixante ans et plus de 2 000 milliards de dollars ont démontré que l’aide publique au développement n’est pas adaptée en tant que telle, en particulier dans le domaine de la traçabilité des fonds accordés. À ce titre, la coopération Afrique-France peut non seulement faciliter la lutte contre l’immigration illégale, mais aussi tarir les flux migratoires intercontinentaux dont les effets sont préjudiciables à l’Afrique comme à l’Europe.

Pierre d’HERBES

Journaliste indépendant spécialiste des questions de défense. Diplômé de la Sorbonne Paris- IV et de l’École de Guerre Économique, il est Consultant en intelligence économique

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