Afrique : Urbanisation sans industrialisation, une énigme du 21ème siècle

En Afrique, derrière la dynamique démographique se cache une autre dynamique : l’urbanisation. L’urbanisation est un des phénomènes qui va transformer le plus profondément le continent africain au XXIe siècle. Depuis 1990, le nombre de villes en Afrique a doublé – passant de 3 300 à 7 600 – et leur population cumulée a augmenté de 400 millions de personnes. La dynamique d’urbanisation est en marche avec des taux de croissance allant jusqu’à 35 % par an. En 1950, 10% de la population africaine vivait en ville. En 2023, ce chiffre est passé à 40%. En 2030, le continent comptera environ 760 millions de citadins (soit plus que la population de l’ensemble de l’Europe), soit plus de la moitié de sa population. D’ici à 2050, la population urbaine africaine devrait atteindre 60%. L’Afrique abrite aujourd’hui 7 des 20 villes dont la croissance est la plus rapide au monde. Lagos, au Nigéria, est la ville la plus peuplée d’Afrique avec plus de 22 millions d’habitants. La ville de Kinshasa, en République Démocratique du Congo, compte plus de 17 millions d’habitants. Le Caire, en Égypte, et Johannesburg, en Afrique du Sud, ont des populations urbaines de plus de 10 millions d’habitants.

Une première observation. Quand on compare le processus d’urbanisation en Afrique à celui observé auparavant dans d’autres régions en développement, l’on constate que le processus d’urbanisation en Afrique ne s’accompagne pas des mêmes niveaux de revenus. Par exemple, quand les régions du Moyen-Orient, de l’Asie de l’Est/Pacifique ont atteint un taux d’urbanisation de 40 % (soit la proportion de citadins que compte actuellement l’Afrique), leur PIB par habitant (mesuré en dollars constants de 2005) s’élevait respectivement à 1 800 dollars (en 1968) et 3 600 dollars (en 1994). En Afrique, il se situe à 1 000 dollars seulement. Quelle en est la raison ? Pourquoi l’urbanisation de l’Afrique ne rime pas avec une augmentation de revenus similaire à celle des autres régions du monde. 

Faisons un peu d’histoire. Essayons de répondre à la question : qu’est-ce qui, historiquement, à provoquer le phénomène d’urbanisation ?

Lire aussi:

Avant le 18ème siècle, la plupart des sociétés étaient principalement agraires, avec la majorité de la population vivant dans des villages et des communautés rurales. Les villes étaient souvent des centres administratifs, religieux, commerciaux ou politiques, mais elles étaient relativement petites par rapport aux normes modernes. C’est à partir du 18ème siècle, avec la révolution industrielle, que l’urbanisation a connu une accélération sans précédent. La mécanisation de l’agriculture a permis de produire plus de nourriture avec moins de main-d’œuvre. Cette croissance industrielle a entraîné une demande croissante de main-d’œuvre, attirant des populations des campagnes vers les villes à la recherche d’emplois dans les usines, les mines et les industries émergentes. Ce processus, connu sous le nom d’exode rural, a été un moteur majeur de l’urbanisation au 19ème siècle, en particulier en Europe et en Amérique du Nord. Les populations rurales se sont déplacées vers les villes pour trouver des emplois dans les usines. Les usines attiraient les travailleurs et les services nécessaires pour répondre à leurs besoins, tels que le logement, le transport, l’éducation et la santé. 


La leçon de l’Histoire est que le capitalisme industriel s’est accompagné d’un phénomène de métropolisation, lui-même dû à l’exode rural. L’agriculture, en se mécanisant, pousse les populations du monde rural vers les villes ; ce qui accélère l’urbanisation des villes. Dans les pays occidentaux qui ont connu une urbanisation importante, la tendance historique est que l’urbanisation a accompagné l’industrialisation ; les usines ont donné naissance aux villes. Mais, l’Afrique semble se détacher de cette loi historique ; l’urbanisation africaine n’est pas fille de l’industrialisation du continent.

Au début de ce billet, nous avons démontré l’ampleur du phénomène d’urbanisation en cours sur le continent africain. Quid de l’industrialisation du continent ? Selon la Banque mondiale, en 2019, la part moyenne de l’industrie dans le PIB de l’Afrique était d’environ 10 %, contre 30 % pour l’Asie de l’Est et le Pacifique, 31 % pour l’Asie du Sud, et 32 % pour l’Amérique latine et les Caraïbes. L’Afrique ne représente que 1,8% de la valeur ajoutée manufacturière mondiale. Selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), en 2019, les exportations de produits manufacturés représentaient seulement 18 % du total des exportations de marchandises de l’Afrique, contre 84 % pour l’Asie de l’Est et le Pacifique, et 62 % pour l’Amérique latine et les Caraïbes. La diversification des industries est limitée : le secteur industriel africain est dominé par quelques industries extractives et manufacturières de base. En conclusion, l’industrialisation en Afrique est encore embryonnaire. Ce qui amène la remarque sus-formulée : l’urbanisation africaine n’est pas une conséquence de l’industrialisation du continent. C’est une énigme en ceci qu’elle remet en cause une règle historique constatée dans les autres parties du monde. Qu’est-ce qui pourrait l’expliquer ? Pourquoi, en Afrique, le phénomène d’urbanisation n’est pas un symptôme de l’industrialisation du continent ?

Il y a deux chercheurs de l’université de Manchester qui ont publié un papier très intéressant en mars 2023 dont le titre est : “Les nouveaux espaces urbains de l’Afrique : désindustrialisation, développement axé sur les infrastructures, et frontières de l’immobilier”. Le papier a tenté de problématiser la relation supposée entre le développement porté par les infrastructures (l’urbanisation)  et l’industrialisation dans deux pays africains (Ghana et Kenya). Leur conclusion est sans équivoque : l’urbanisation par le développement des infrastructures n’a pas permis de contribuer à des processus de transformation structurelle en Afrique. 

Ce qu’observent les chercheurs, c’est que de nombreux pays africains se caractérisent par des incitations politico-économiques, telles qu’une fiscalité foncière faible et des règles d’urbanisme mal appliquées, qui encouragent l’investissement spéculatif dans l’immobilier plutôt que les activités productives. Dans de nombreux cas, l’annonce de la planification d’un projet d’infrastructure publique à grande échelle suffit à précipiter une vague de spéculation foncière, c’est-à-dire que les investisseurs, petits et grands, affluent pour sécuriser les actifs fonciers en prévision des loyers futurs. Ainsi, les rentiers apparaissent au bon moment à proximité de projets d’infrastructure à grande échelle, tandis que les investissements dans les biens d’équipement et l’industrie sont rarement aussi importants.

Si le capital qui pourrait être utilisé pour augmenter la capacité industrielle dans un pays est fléché et utilisé pour la spéculation foncière, il va de soi que l’urbanisation se fera aux dépens de l’industrialisation. L’énigme se trouve ainsi résolue !

Sophonie Jed KOBOUDE

Ingénieur diplômé de l’école CentraleSupélec à Paris et économiste diplômé du Conservatoire National des Arts et Métiers de Paris. Il a accompagné plusieurs startups dans la structuration de leur business en Afrique.  Business Analyst chez un leader mondial de l’énergie, il est passionné par les nouvelles technologies de l’information, l’économie, l’énergie, et l’Afrique.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici