Réflexions sur la “fuite des cerveaux africains”

(Afrique) –La “fuite des cerveaux” d’Afrique est un phénomène consistant en l’émigration des Africains hautement qualifiés, tels que les médecins, les ingénieurs, les scientifiques et les chercheurs, vers des pays développés ou émergents, où ils espèrent trouver de meilleures opportunités d’emploi, des conditions de vie plus favorables et une reconnaissance accrue de leurs compétences. Quelle est la réalité de ce phénomène ? Allons directement aux faits.

  • 23% des diplômés africains de l’enseignement supérieur résident à l’étranger (UNESCO, 2020).
  • Le Zimbabwe a perdu 80% de ses médecins formés entre 1980 et 2010 à cause de la fuite des cerveaux (UNESCO, 2013).
  • Le Nigeria perd environ 200 000 médecins chaque année à cause de la fuite des cerveaux, soit plus de la moitié du nombre de médecins formés dans le pays chaque année (Banque mondiale, 2019).
  • 30% des diplômés ghanéens de l’enseignement supérieur migrent vers des pays développés ou émergents après leurs études (Banque mondiale, 2011).
  • Le Cap-Vert, la Gambie et Maurice sont les pays africains les plus touchés par la fuite des cerveaux, avec respectivement 67%, 63% et 56% du personnel qualifié vivant à l’étranger (OCDE, 2017).

Inutile d’aller plus loin. Ces faits prouvent qu’il y a bien une réalité concrète derrière la notion de “fuite de cerveaux”. Alors, c’est grave docteur ? Eh bien, la littérature économique est assez équivoque sur le sujet. 

La perception traditionnelle de la fuite des cerveaux met l’accent sur ses aspects négatifs. Elle considère le départ des talents comme une perte sèche pour le pays d’origine, entraînant une diminution de la productivité, un gaspillage des investissements publics dans l’éducation et une déviation des ressources humaines vers les besoins des pays développés.

Les arguments en faveur de cette vision pessimiste sont assez populaires :

  • Perte de capital humain et de productivité : Le départ des talents qualifiés prive le pays de leurs compétences et expertises, réduisant sa capacité à produire des biens et des services et à stimuler la croissance économique.
  • Investissements éducatifs gaspillés : Les ressources publiques investies dans l’éducation des talents qui émigrent semblent perdues, car le pays ne peut en tirer pleinement profit.
  • Orientation biaisée de l’éducation : L’attrait des opportunités dans les pays développés peut orienter le système éducatif vers des disciplines et des compétences davantage demandées à l’étranger, au détriment des besoins du pays d’origine.
  • Diminution des recettes fiscales : Le départ des travailleurs qualifiés réduit la base imposable du pays, limitant sa capacité à financer des services publics essentiels.
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Cependant, cette vision traditionnelle ne prend pas en compte tous les aspects du phénomène migratoire. Outre les transferts d’argent envoyés par les migrants à leurs familles, d’autres avantages potentiels de la migration peuvent être identifiés :

  • Acquisition de compétences et d’expertise : Les migrants qualifiés peuvent acquérir de nouvelles compétences et connaissances à l’étranger, qu’ils peuvent ensuite rapatrier dans leur pays d’origine s’ils choisissent de revenir.
  • Diffusion des connaissances et des innovations : Les migrants peuvent servir de ponts entre leur pays d’origine et les pays développés, facilitant le transfert de connaissances, de technologies et d’innovations.
  • Stimulation de l’entreprenariat : L’expérience acquise à l’étranger peut inspirer les migrants à créer des entreprises et à investir dans leur pays d’origine, contribuant à la diversification économique et à la création d’emplois.
  • Amélioration de l’image du pays : La réussite des migrants qualifiés à l’étranger peut contribuer à améliorer l’image et la réputation du pays d’origine, attirant des investissements étrangers et des talents.
  • Effet d’attraction sur les salaires : La concurrence du marché de l’emploi occidental peut inciter les employeurs du pays d’origine à augmenter les salaires des travailleurs qualifiés restants.
  • Amélioration de la performance des travailleurs locaux : La présence d’une diaspora qualifiée peut inciter les travailleurs locaux à se perfectionner et à améliorer leurs compétences pour rester compétitifs.
  • Investissements accrus dans l’éducation : La perspective d’émigrer peut motiver les familles à investir davantage dans l’éducation de leurs enfants, augmentant le niveau de qualification global de la population.
  • Effet d’inspiration et de motivation : La réussite des migrants qualifiés peut inspirer et motiver la jeunesse du pays d’origine à poursuivre des études et à viser des objectifs ambitieux.

 À ce stade, le lecteur a un résumé de ce que dit la littérature au sujet de la fuite des cerveaux d’Afrique. Ce que je propose maintenant, c’est de réfléchir ensemble. Et, pour cela, partons d’un modèle simple qui, certes, sera caricatural et incomplet, mais aura tout de même le mérite de nous faire réfléchir. 

Imaginons un modèle simplifié à l’extrême : une économie dans laquelle chaque individu cultive pour lui-même et consomme sa propre récolte. Il n’y a aucun échange commercial. Chaque personne possède une productivité personnelle fixe. Les “immigrants qualifiés” sont simplement ceux qui sont plus habiles dans l’agriculture. Supposons deux pays : Pays1 et Pays2. Pays1 compte trois habitants : Eyram, Deb et Chimo avec une production annuelle respective de 50, 30 et 25. Le revenu par habitant de Pays1 s’élève donc à 35. Supposons à présent que Eyram, la plus productive du groupe, s’installe en Pays2 et y pratique l’agriculture. Le Pays1 ne compte plus que Deb et Chimo, qui continuent à produire la même quantité qu’auparavant. Le revenu par habitant du Pays1 tombe à 27,5. Peut-on en conclure que le Pays1 a été lésé ? Le macroéconomiste de comptoir va répondre Oui, mais il n’en est rien. Si l’on considère le Pays1 comme constitué uniquement de Deb et Chimo – c’est-à-dire les personnes qui vivent effectivement en Pays1 après le transfert de population – leur niveau de vie reste totalement inchangé lorsque Eyram part !

On peut dégager une première leçon : l’effet de la “fuite de cerveaux” ne doit pas se limiter à une simple considération du revenu par habitant officiel du pays. Il est crucial de prendre en compte le niveau de vie des individus, qui peut ne pas être affecté par la migration.

Si l’on complexifie légèrement notre modèle en introduisant l’idée que la productivité des habitants de Pays1 dépend de la taille de leur terre agricole, l’on pourra imaginer qu’au départ de Eyram, Deb et Chimo se sont partagé la terre de Eyram. Ainsi, aboutit- on à une configuration dans laquelle l’immigration de Eyram a fait l’enrichissement de Deb et Chimo. 

On peut dégager une deuxième leçon : Envoyer des immigrés vers un autre pays signifie davantage de ressources naturelles pour tous ceux qui restent. Comme de nombreux pays en développement tirent une grande partie de leurs revenus de l’exportation de ressources naturelles, l’émigration signifie donc qu’il y a plus de rente de ressources à distribuer.

Je laisse au lecteur le soin de complexifier davantage le modèle en supposant des échanges possibles entre Pays1 et Pays2. Il aboutira, à la fin du déroulement du raisonnement, que les habitants du Pays1 ont gagné en pouvoir d’achat. 

Qu’on se comprenne bien. Le modèle utilisé pour raisonner est un modèle simple et a seulement pour but de penser l’effet de la ‘fuite de cerveaux’. Je veux simplement montrer que la phraséologie officielle qui stipule que l’émigration des africains diplômés est un fléau pour le continent africain est très simplificatrice. 

Pour ceux qui sont intéressés par une étude empirique sur le sujet, je vous suggère la lecture de cette étude (https://www.afdb.org/fileadmin/uploads/afdb/Documents/Publications/WPS_No_308_The_Diaspora_and_Economic_Development_in_Africa.pdf) de la Banque africaine de développement. L’étude a élucidé le rôle de la diaspora africaine résidant dans les pays de l’OCDE dans le développement économique de l’Afrique. Elle a analysé à la fois l’effet global et l’effet spécifique de l’émigration en fonction du niveau d’éducation des émigrants. Ensuite, grâce à une enquête plus approfondie, le document analyse les principaux canaux par lesquels la diaspora influence le développement économique en Afrique. Les résultats montrent que la diaspora africaine contribue de manière positive, significative et robuste à l’amélioration du revenu réel par habitant en Afrique. En distinguant l’impact de la diaspora par niveau de qualification, l’étude démontre que plus le niveau d’éducation des émigrants est élevé, plus l’impact de la diaspora est important. Ces résultats remettent en cause la croyance collective dominante de la “fuite des cerveaux” et sont plutôt compatibles avec les conclusions de mon modèle théorique ultra- simple.

Par Sophonie Jed KOBOUDE

Ingénieur diplômé de l’école CentraleSupélec à Paris et économiste diplômé du Conservatoire National des Arts et Métiers de Paris. Il a accompagné plusieurs startups dans la structuration de leur business en Afrique.  Business Analyst chez un leader mondial de l’énergie, il est passionné par les nouvelles technologies de l’information, l’économie, l’énergie, et l’Afrique.

2 Commentaires

  1. […] (Le profit) – Week-end dernier. À 18 h. Le soleil s’apprêtait à céder le pas à la nuit, enveloppant la ville d’un voile d’ombre veloutée, lorsque je me dirigeai vers l’appartement de Léon, mon ami d’enfance. Un goûter gourmand nous attendait : thé vert fumant, cookies croustillants et fruits frais. Après les bavardages légers d’usage, la conversation prit un tour plus sérieux, dérivant vers les méandres de l’économie. Léon, esprit vif et passionné, évoqua son mépris pour le profit : “ Le profit est l’ennemi du bien commun, un catalyseur d’inégalités. Il est la manifestation concrète de l’exploitation du travailleur ”. Les propos de Léon m’ont laissé pantois. J’ai donc passé la soirée à lui expliquer la notion de profit. Je me propose donc de résumer mon propos dans ce billet. […]

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